Faire l'histoire des grands ensembles
Bibliographie localisée des travaux publiés et inédits sur les grands ensembles français des années 1950 au début des années 1980.


Introduction par Annie Fourcaut

Faire l'histoire des grands ensembles

Cette base, et l'ouvrage correspondant, sont nés dans le cadre d'une entreprise collective et pluridisciplinaire, associant des historiens, des géographes et des spécialistes des nouvelles technologies , ainsi qu' un laboratoire d'histoire urbaine , un laboratoire d'histoire sociale, et la Délégation interministérielle à la ville(1) . Nous sommes partis d'un constat simple : de cet épisode décisif - la construction des grands ensembles - l'analyse n'est pas historiquement faite et il est singulier qu'une société entreprenne de détruire des bâtiments dont elle n'a même pas compris la genèse. Les thèmes de l'éclatement et de la crise de la ville contemporaine sont aujourd'hui omniprésents : ils sont renforcés et alimentés par un rejet de la ville apparue pendant les Trente Glorieuses autour des grands ensembles. Le sentiment anti-urbain qui traverse aujourd'hui certains secteurs de la société française s'appuie en grande partie dans un rejet des barres et des tours construites entre les années 1950 et les années 1970.
Le développement de la politique de la ville, institutionnalisée depuis 1981, est la mise sur agenda politique de ces évolutions sociétales. Cette politique, avec des zonages et des appellations apparemment variées, est en fait très largement consacrée aux ensembles d'habitat social collectif construits entre le ministère d' Eugène Claudius-Petit et celui d'Olivier Guichard. Les origines de la politique de la ville doivent être recherchées dans les préoccupations du groupe Habitat et Vie Sociale, autour de Robert Lion, qui ambitionnait d'animer les grands ensembles pour y créer une vie communautaire perçue dès les années 1965-1970 comme défaillante. Sous des affichages variés - Développement social des quartiers, Banlieues 89, Grands projets urbains, etc. - il s'agit de traiter, ou dans certaines opérations de détruire, les grands ensembles de logement social en ville-centre ou en périphérie.
Ces constructions jouent en outre un rôle équivalent à celui du taudis du XIX° siècle dans le discours des politiques, les préoccupations des réformateurs et les fantasmes de l'opinion. La " cité " est devenue synonyme de crise sociale, d'erreur urbanistique et d'insécurité. Ces espaces aujourd'hui vilipendés et craints ont été brièvement présentés comme des éléments essentiels de la reconstruction et de la modernisation du pays, de la Libération à la Cinquième république gaullienne. Sur ce point, les collectivités locales partageaient l'enthousiasme des décideurs, et la satisfaction des nouveaux locataires éclate dans les premiers reportages télévisés de l'ORTF comme dans les premières enquêtes sociologiques. Cependant, l'énigme historique que constitue le renversement de l'image des grands ensembles reste entière.

C'est que l'histoire des villes françaises du second vingtième siècle reste un terrain à peine exploré par les historiens français(2) . L'éclatement de la ville contemporaine, le passage généralisé de la ville à l'urbain ont été théorisés par les urbanistes et analysés par les géographes et les sociologues ; l'histoire de l'architecture et des conceptions urbanistiques est défrichée(3) ; la question du rôle de l'Etat dans la politique architecturale de la V° République est clairement analysée et montre la faible marge de manœuvre du pouvoir politique dans l'aménagement de l'espace urbain(4) . Mais les étapes chronologiques, les acteurs, les politiques publiques à l'origine de ces bouleversements sont mal connus, et leurs conséquences sociales ne sont perçues qu'à l'aune irrationnelle de la " crise des banlieues ", apparue depuis les années 1980. La trop longue méfiance envers une histoire du temps présent, les difficultés d'accès aux archives les plus récentes dues à la loi de 1979(5) , ou à l'inverse le découragement face au caractère pléthorique des archives de la ville contemporaine, expliquent cette " démission " ; au fond, les historiens français ont sans doute trop longtemps cru que " l'identité de la France " ne pouvait être urbaine.

Dans ce vide historiographique, l'histoire des grands ensembles constitue un paradoxal continent noir. Bouleversement radical du paysage urbain français, ils se distinguent de la ville ancienne comme des nappes pavillonnaires précédentes : " Au mitan des années cinquante, apparurent d'étranges formes urbaines. Des immeubles d'habitation de plus en plus longs et de plus en plus hauts, assemblés en blocs qui ne s'intégraient pas aux villes existantes. Ces blocs s'en différenciaient ostensiblement et parfois comme systématiquement, s'en isolaient. Ils semblaient faire ville à part. Surtout ils ne ressemblaient pas à ce qu'on avait l'habitude d'appeler ville. Et leur architecture aussi, qui était tellement déroutante. On les a nommés " grands ensembles "(6). Leur singularité morphologique a d'ailleurs fait naître l'expression de hard french, désignant l'architecture française des Trente Glorieuses(7) . Architectes et urbanistes ont poursuivi des recherches sur l'émergence et la crise de cette forme nouvelle de logement(8) .
L'étude historique sur la construction des grands ensembles de Toulouse, Empalot et Le Mirail conçu par Georges Candilis, fait figure d'heureuse exception venue d'Outre-Atlantique(9) . Un article récent appelle heureusement à les reconsidérer comme le produit de fortes ambitions modernisatrices : loger décemment les salariés, aménager le territoire, transformer l'économie domestique(10) . Un colloque tenu en avril 2001 a confronté la parole des habitants des grands ensembles et le discours des historiens, et montré l'urgence de cette histoire(11) .
La situation de la recherche historique sur les grands ensembles est rendue d'autant plus complexe qu'ils sont considérés aujourd'hui, avec la politique publique qui les a programmés, comme une vaste erreur collective(12) . En seraient responsables en bloc l'Etat, les technocrates, les architectes fonctionnalistes, les grandes entreprises du bâtiment et des travaux publics et les grands maîtres d'ouvrage parapublics .Une public history, au double sens d'une histoire contextualisée des politiques publiques et d'une histoire qui peut contribuer à aider à la décision et à la compréhension des choix contemporains, s'impose maintenant.

Or nous disposons, sur la ville des Trente Glorieuses et en particulier sur les grands ensembles, d'une très abondante littérature, grise ou publiée, produite sur le moment même, par les géographes, les démographes, les sociologues, les psychosociologues, les urbanistes, les architectes et les économistes. Des mémoires de maîtrises, de DEA ou de DESS , des réponses à des appels d'offre commandités par des organismes parapublics, des rapports de stage de l'ENA, des enquêtes de terrain complètent ce corpus. Jamais soumise à la critique rétrospective, cette production des sciences humaines et des gestionnaires de l'urbain des années 1950-1970 constitue le socle enfoui sur laquelle repose l'histoire urbaine contemporaine et forme la matière de la présente bibliographie. Notre ambition a été de mettre à jour et d'ordonner la considérable production documentaire et analytique suscitée par les grands ensembles, qui constitue pour l'historien d'aujourd'hui une masse considérable d'archives , afin de susciter d'autres travaux(13) .

Les grands ensembles, constitution d'un objet de recherche

L'expression " grand ensemble " elle-même pose problème(14) : elle désigne en même temps une forme (les barres et les tours), une taille de plus de 500 ou 1000 logements, un type de financement par les procédures du logement social, une localisation en banlieue ou sur le territoire de la ville-centre , mais en rupture avec celle-ci ( La Duchère ou Marseille) , un mode de conception globale avec des équipements prévus ou construits et un zonage privilégiant l'habitat seul. S'y ajoute le fait d'incarner un moment de l'urbanisation de la France, les années-béton , période à la fois de forte croissance économique et d' Etat dirigiste. Le sens commun y accole immédiatement des représentations précises et confuses à la fois, alors que le terme révèle d'abord le vide conceptuel et juridique qui a présidé à leur extension. D'ailleurs, l'index thématique de cette bibliographie montre que s'intéresser aux grands ensembles conduit à envisager l'urbanisation des Trente Glorieuses sous de multiples aspects . Faire l'histoire du mot oblige donc à repenser dans la durée un phénomène figé dans les représentations produites pendant plus de cinquante ans(15) .

L'expression apparaît pour la première fois dans le titre d'un article de l'urbaniste Maurice Rotival dans L'architecture d'aujourd'hui de juin 1935 intitulé "Les grands ensembles ". L'article porte sur les groupes de HBM collectifs construits par les offices publics, dont Drancy-La Muette, destinés selon l'auteur à régénérer la banlieue : " Nous espérons, un jour, sortir des villes comme Paris, non seulement par l'avenue des Champs - Elysées, la seule réalisation de tenue sans laquelle Paris n'existerait pas, mais sortir par Belleville, par Charonne, par Bobigny, etc., et trouver harmonieusement disposés le long de larges autostrades, au milieu de grands espaces boisés, de parcs, de stades, des grands cités claires, bien orientées, lumineusement éclairées par le soleil. Nous devons rêver de voir les enfants propres, heureux, jouant sur du gazon et non pas sur le trottoir. Nous rêvons, en un mot, d'un programme d'urbanisme, d'habitations à bon marché en liaison avec l'aménagement des grandes villes. "(16) . Ainsi dès leur naissance, les grands ensembles sont associés à l'urbanisme de plan régional, au logement social et à la modernité architecturale, et opposés à " la lèpre pavillonnaire " qui les entoure sur les photos qui illustrent l'article.

Dans les années 1950, l'expression se généralise en concurrence avec d'autres ; les bâtiments sont désignés soit par leur nouveauté - villes nouvelles, cités nouvelles, cités satellites, ville neuve , unité d'habitation ou de voisinage -, soit par leur modélisation technique ou financière - LOGECO, Million, LOFOPA-, soit par leur processus de financement : les HLM. Les premiers grands ensembles sont réalisés en dehors de toute doctrine officielle, de tout texte réglementaire, les hésitations de la terminologie traduisant l'improvisation dans l'urgence qui préside à leur édification dans les années qui suivent le plan Courant (1953). Visitant " l'unité de voisinage de Beaulieu " à Saint-Etienne , Adrien Spinetta, directeur de la Construction au ministère de la Reconstruction donne la version officielle du phénomène nouveau :
" La rue traditionnelle fait place à un aménagement d'unités largement ouvertes, sur des espaces libres où la nature fournira le cadre nécessaire au développement de la personne humaine. Les espaces verts représenteront à eux seuls 72 % de la surface du terrain utilisé. La voie d'accès y pénétrera pour s'y intégrer, et non pour y matérialiser comme autrefois, l'alignement des immeubles. Dans cet ensemble baigné de lumière et où la liberté de vie reste entière, la densité d'occupation sera plus forte que dans certaines de nos villes, où le contour au sol des immeubles s'aligne sur les irrégularités de forme des îlots. Et cependant la famille y trouvera le cadre naturel le plus propice à son épanouissement. Tels sont les signes tangibles d'un humanisme moderne. Les 1262 logements de Beaulieu n'engendreront pas la monotonie. La variété des aspects et des volumes a été recherchée en fonction du site, du relief du terrain, de son développement et de ses abords "(17). D'ailleurs, des réalisations de qualité sont édifiées par les principaux architectes français dans le cadre des premières procédures de financement initiées par le plan Courant : Les Bleuets à Créteil par Paul Bossard, (1959-1962), la Pierre Collinet à Meaux, 2000 logements construits par Jean Ginsberg de 1958 à 1963 , Les Grandes Terres à Marly-le-Roi , 1500 logements construits par Marcel Lods, Jean-Jacques Honneger, Xavier et Luc Arsène Henry de 1955 à 1958. De très grands opérations deviennent vite célèbres : le Haut - du -Lièvre à Nancy construit par Bernard Zehrfuss, entre 1956 et 1962, est fait de deux barres géantes, l'une de 400m avec 917 logements , l'autre de 300 m avec 716 logements ; Emile Aillaud édifie Les Courtillières à Pantin entre1955 et 1960 (1656 logements) ; Sarcelles est construit de 1955 à 1970 par Roger Boileau et Jacques Henri Labourdette, avec plus de 10 000 logements(18) .

Les premiers travaux scientifiques, initiés autour de Paul-Henri Chombart de Lauwe, s'interrogent sur la possibilité d'une vie sociale dans cet habitat collectif aux formes neuves :
" […].Ce dernier se caractérise le plus souvent par la présence de cours intérieures autour desquelles une série de hauts bâtiments se distribuent méthodiquement. Il amène ses habitants à se situer en masse compacte au milieu ou à l'écart d'agglomération existante. Des ensembles de population sont ainsi posés de façon très distincte dans l'espace ; leur distribution intérieure ne les groupe pas d'abord en fonction d'une rue, mais autour " d'escaliers " et de courées sur lesquels la vie des quartiers environnants n'a pas la même emprise que sur les habitations voisines . La population de celles-ci se différencie plus ou moins de la population de cet habitat collectif. (…) Cet aspect de collectivité prend un relief plus marqué quand ces habitations sont à l'usage d'une population ouvrière ; mais quand ils contiennent une population plus aisée, celle-ci n'échappe pas à un mode de vie collectif, qui lui est imposé, plus ou moins à son insu. " (19)

C'est seulement après 1960 que les nouveaux ensembles, dans le cadre des zones à urbaniser par priorité (ZUP), commencent à être dotés d'équipements commerciaux, sociaux ou culturels. Les premières enquêtes sociologiques et psychosociologiques des années 1960 témoignent de profondes inquiétudes à propos du devenir des individus les plus fragiles, comme les femmes et les enfants, dans l'habitat collectif. L'uniformité démographique, sociale et professionnelle partout décrite est supposée engendrer l'alcoolisme, l'ennui, l'entassement et la fatigue physique et nerveuse. L'unité des comportements et des attitudes, avec la monotonie qu'elle implique, les particularités du rythme de la vie de quartier des cités-dortoirs font craindre aux médecins, comme Robert -Henri Hazemann, l'apparition de pathologies spécifiques.

Les enquêtes issues de la mouvance, puis du groupe Habitat et Vie sociale dans les années 1970 constatent la pauvreté et l'atomisation de la vie quotidienne et la faiblesse des structures sociales locales ; la ségrégation interne entre les groupes les plus pauvres, pour qui le grand ensemble est le sommet de la trajectoire résidentielle, et qui y subissent marginalisation individuelle et sanctions( comme les tutelles, les expulsions et les saisies) et les groupes qui y attendent pour épargner en vue d'une accession ultérieure à la propriété individuelle, comme la ghettoïsation des jeunes sont précocement diagnostiqués. Les remèdes proposés sont la rénovation de l'habitat le plus dégradé , et surtout le développement d'une vie sociale communautaire , l'animation et la participation des habitants dans des locaux prévus à cet effet , les locaux collectifs résidentiels(20) . Technocrates éclairés, catholiques sociaux, hommes et femmes d'œuvre, milieux du travail social, de l'éducation populaire et des associations familiales se fédèrent dans la mouvance de la revue, du groupe puis de la commission interministérielle Habitat et Vie sociale (1973-1977) qui prône ces solutions. L'effet HVS se prolonge pendant les années 1980, engendrant de multiples enquêtes et diagnostics de terrain.
La directive ministérielle signée par Olivier Guichard, ministre de l'Equipement , du Logement et des Transports le 21 mars 1973 " visant à prévenir la réalisation des formes d'urbanisation dites " grands ensembles " et à lutter contre la ségrégation sociale par l'habitat " est la traduction de ces inquiétudes. L'analyse officielle est celle d'un divorce croissant entre la société française et la ville , à cause de l'urbanisation généralisée et uniformisée, de la pauvreté de l'urbanisme français, et de la massivité des opérations ; les villes, et notamment les grands ensembles, sont devenues " des lieux d'apprentissage de la sécession sociale "(21) . La sociologie urbaine marxiste alors dominante n'est pas très éloignée de cette analyse . Elle fait des grands ensembles le produit de l'intervention de l'Etat dans la reproduction de la force de travail, au service des fractions dominantes du capital financier ; les grands ensembles sont le produit direct de l'exploitation capitaliste, beaucoup plus inhumaine que les barres et les tours(22) , ce que le mouvement de mai 68 résume par la formule célèbre : la bourgeoisie ne loge pas les travailleurs, elle les stocke. Ainsi les grands ensembles ont été scrutés et analysés, généralement avec inquiétude, par les sciences sociales commanditées ou non par l'Etat : cette longue enquête d'une société sur ce qu'elle est en train d'édifier forme la matière de cette bibliographie .


Bibliographie, mode d'emploi

Produire des instruments de recherche permet de visualiser les pleins et les creux de la recherche(23), de mettre à jour des secteurs émergents et de favoriser des travaux inédits . Cette bibliographie, qui n'est pas exhaustive et a vocation à évoluer et à être complétée, est aussi disponible sur papier. (24)

Les travaux sont recensés de la décision de construire des grands ensembles au début des années 1980.
Le choix de la construction en grand collectif ne se fait pas sans hésitations ni contradictions, alors que l'horizon d'attente de la majorité des Français était probablement le pavillon individuel avec un jardin, comme le confirme la première enquête logement de l'INED de 1947 sur les " Désirs des Français en matière d'habitation urbaine ", sur laquelle s'ouvre notre recension. L'Etat n'a pas l'expérience de piloter des opérations massives de construction de logement : la gestion du programme Loucheur, qui n'a duré que cinq ans (1928-1933), a été entièrement déléguée au secteur HBM, et l'Etat ne s'était proclamé reconstructeur que par devoir moral et politique envers les sinistrés de la guerre. Au confluent de préoccupations anciennes - éradiquer les taudis, rationaliser par l'urbanisme de plan - et d'impératifs conjoncturels liés à l'urgence de la crise du logement et de la modernisation planifiée de l'industrie du bâtiment, se produit vers le milieu des années 1950 l'infléchissement décisif vers le collectif, sans que les choix aient été faits à l'avance et dans une claire conscience de ce qu'ils impliquaient.
La fin des années 1970 marque un autre tournant : effets de la circulaire Guichard et de la loi Barre (1977) sur le financement du logement, affectation des crédits publics aux opérations de villes nouvelles, censées remplacer les grands ensembles déconsidérés et naissance de la politique de la ville avec les opérations de développement social des quartiers, sur lesquels s'arrête la bibliographie. S'ouvre alors dans les médias la crise des banlieues, qui est une crise de toute la ville, et l'institutionnalisation de la politique de la ville dont l'histoire immédiate est un autre chantier . (25)


Ce travail de collecte documentaire vise à fournir des matériaux neufs à la recherche. Ces études, faites à partir d'enquêtes et de questionnaires sont devenues pour l'historien d'aujourd'hui des archives précieuses, mais préconstruites par les sciences sociales ; leur utilisation est problématique si les concepts qui ont présidé à leur construction ne sont pas compris. Recensement de la production académique et collecte documentaire sont donc deux entreprises totalement complémentaires. Restituer la masse des discours enfouis et des inquiétudes oubliées, dans une situation d'amnésie collective où l'Etat et ses agents n'ont pas de mémoire urbaine, paraît aujourd'hui une nécessité civique. Il ne s'agit pas de revenir sur le rapport entre cette production, largement issue de la commande publique, et les politiques de l'État, thème déjà étudié (26), mais de faire un bilan des connaissances et de l'influence, immédiate et différée, de ces productions. La relecture de ce matériel doit mettre au net son apport descriptif, confronter les problématiques de l'époque et celles d'aujourd'hui, situer le ou les auteurs dans le champ intellectuel et institutionnel du moment. Cette bibliographie permet de se demander si les grands ensembles furent le lieu de pratiques de recherches originales, liées entre autres à l'importance de la commande publique. Les grands ensembles apparaissent rétrospectivement comme un chantier intellectuel, qui semble avoir stimulé des approches novatrices en sciences humaines : travail d'équipe, souvent pluridisciplinaire, approche comparatiste, formulation de nouveaux thèmes de recherche (ainsi les questionnements développés sur les espaces féminins annoncent les gender studies).
Enfin, les archives publiques sont pléthoriques et accessibles : les fonds du Ministère de l'Équipement(27) offrent des possibilités considérables et sont en voie d'informatisation(28) . Les archives municipales et départementales - fonds des cabinets des préfets, des offices HLM départementaux, etc.- éclairent les enjeux locaux. Or, on ne dispose d'aucune étude historique sur des sujets essentiels à la compréhension de l'éclatement de la ville contemporaine : le Plan Courant (1953) qui noue ensemble pour la première fois instruments fonciers, financiers et décisions étatiques ; l'invraisemblable échec des cités d'urgence ou LEPN ; le Commissariat à la construction et à l'urbanisme pour la région parisienne de Pierre Sudreau, personnalité majeure qui devient le premier ministre de la Construction de la V° République, etc. Manquent aussi des monographies de grands ensembles, permettant de comprendre le jeu des acteurs à une autre échelle, entreprises à partir d'un bilan raisonné des connaissances.

S'agissant de nos villes, les épisodes les plus proches sont paradoxalement les plus mal connus : la décision de l'haussmannisation de Paris est plus clairement comprise que celle de la construction de Sarcelles, les villes d'Ancien régime sont presque sans secret pour nous alors que les banlieues des années 1960 attendent toujours leur historien. Les grands ensembles doivent ainsi sortir des brumes des représentations savantes ou ordinaires sédimentées depuis cinquante ans et devenir, comme toute la ville contemporaine, un objet d'histoire : l'ambition de ce travail est d'y contribuer.

Annie Fourcaut

(Octobre 2002)

Notes

(1) Cette bibliographie a été rendue possible grâce au financement d'un projet intitulé "Faire l'histoire des grands ensembles. Relire la ville des Trente Glorieuses" par l' Action concertée incitative Ville du ministère de la Recherche en 1999-2001. Ce projet associait le Centre d'histoire urbaine - UPRES-EA 1630 de l'ENS LSH de Lyon, dirigé par Annie Fourcaut, le Centre d'histoire sociale de l'Université de Paris I - UPRESA 8058 du CNRS, dirigé par Jean-Louis Robert, et la Délégation interministérielle à la ville, dirigée par Claude Brévand.
(2)Le retentissant constat fait par Antoine Prost, " Une histoire urgente. Le temps présent des villes ", Vingtième siècle. Revue d'histoire, 64, octobre-décembre 1999, p.121-126, s'il signale une " démission ", est aussi l'indice d'un changement historiographique.
(3)Les travaux de Françoise Choay éclairent la mutation des conceptions des urbanistes dans la longue durée, voir : L'urbanisme : utopies et réalités : une anthologie, Paris, Editions du Seuil, coll.Points, 1979.
(4)Éric Lengereau, L'Etat et l'architecture 1958-1981 Une politique publique ?, Paris, Picard, 2001.
(5) La loi du 3 janvier 1979 prévoit un délai de communicabilité de 30 ans pour les archives publiques, et des dérogations, accordées ou refusées par les organismes versants, pour les archives " sensibles ", et en deçà de ce délai.
(6) Marcel Cornu, Libérer la ville, Bruxelles, Casterman, 1977, p.60.
(7)Bruno Vayssière, Reconstruction-Déconstruction. Le hard french ou l'architecture française des Trente Glorieuses, Paris, Picard,1988.
(8)Carole Blanc-Coquard, Christelle Heudron, René Le Gad (dir.), A la recherche de la ville perdue, actes du colloque de Brest, 13-14 octobre 1994, Géoarchi/Université de Bretagne occidentale, Paris, L'Harmattan, 1996.
(9)Rosemary Wakeman, Modernizing the Provincial City Toulouse, 1945-1975, Cambridge Mass.&London, Harvard University Press, 1997.
(10)Christine Mengin, " La solution des grands ensembles ", Vingtième siècle. Revue d'histoire,64, octobre-décembre 1999, p.105-111.
(11)Voir le dossier "Le grand ensemble, histoire et devenir ", Urbanisme , n°322, janvier - février 2002, p.35-80, qui rassemble les interventions des chercheurs à ce colloque.
(12)Bruno Lefèvre, Michel Mouillart et Sylvie Occhipinti, La politique du logement : cinquante ans pour un échec, Paris, L'Harmattan, 1992.
(13)La présente bibliographie ne recense que les travaux déposés dans les centres de documentation et de recherche de la région parisienne, mais portant sur l'ensemble de la France. L'enquête devrait être poursuivie dans les centres de documentation et de recherche provinciaux.
(14) La polysémie explique les difficultés de traduction : en anglais, grand scheme décrit une forme architecturale, low cost housing ou moderate rental housing renvoient à la fonction de logement social et traduiraient HLM, high rise estate ou housing ou multi-storey flats (G.B.) ou blocks ( USA) évoquent la taille de l'ensemble.
(15) Les dictionnaires français contemporains donnent les définitions suivantes :
" grand ensemble Corps de bâtiments d'habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents. Grand ensemble de Sarcelles (architectes : Labourdette et Boileau ) . " Trésor de la Langue Française , CNRS, tome 7, 1979
" Grand Ensemble, groupe d'habitations nouvelles constituant une véritable agglomération(quartier d'une ville, ville nouvelle, groupe de quartiers de villes mitoyennes), pour les habitants de laquelle les constructeurs doivent prévoir les équipements résidentiels, scolaires et administratifs nécessaires " Grand Larousse universel, Paris, Larousse, tome 6, édition originale 1983, édition 1995
" Un grand ensemble , groupe d'immeubles d'habitation disposant d'équipements collectifs communs. Dans cette banlieue, les pavillons ont fait place à un grand ensemble. "Dictionnaire de l'Académie française, 9° éd.,2001, Arthème Fayard/Imprimerie nationale, tome 1
(16) Maurice Rotival, " Les grands ensembles ", L'Architecture d'aujourd'hui, vol.1, n°6, juin 1935, p.57.
(17) Adrien SPINETTA, directeur de la Construction du ministère de la Reconstruction et du Logement, article publié dans Les Annales de l' Institut technique du bâtiment et des travaux publics , n°78, juin 1954. p.542.
(18) Joseph Abram , sous la direction de Gérard Monnier, L'architecture moderne en France, tome 2 Du chaos à la croissance 1940-1966, Paris, Picard, chap 4 Le logement de masse, p. 94-142
(19)Paul-Henri Chombart de Lauwe, Paris et l'agglomération parisienne, Tome II, Méthodes de recherches pour l'étude d'une grande cité (écologie,statistique,expression graphique ), Etudes comparatives des unités résidentielles, Paris, PUF, 1952, p 63.
(20)Annie Fourcaut, " L'animation dans le béton : autogérer les grands ensembles ? ", colloque " Autogestion , la dernière utopie ? " CHS XX° siècle- Université de Paris I , à paraître , sous la direction de Christian Chevandier et Frank Georgi , Presses de la Sorbonne, 2002.
(21)Olivier Guichard, séance du 17 mai 1973, Assemblée nationale, session ordinaire de 1972-1973, p.2
(22)On trouve une vulgarisation de cette approche dans Rémy Butler , Patrice Noisette,De la cité ouvrière au grand ensemble. La politique capitaliste du logement social 1815-1975, Paris, Librairie François Maspéro, Petite collection Maspéro, 1977.
(23) Elle vient compléter d'autres bibliographies sur des sujets voisins, qui ont joué un rôle dans l'émergence d'un champ de recherches : Annie Fourcaut , Un siècle de banlieue parisienne 1859-1964, guide de recherche, Paris, L'Harmattan , 1° édition 1988, 2° édition 1996, 319 p.
Claude Pennetier et Natalhie Viet-Depaule, Bibliographie des travaux de recherche inédits sur la banlieue parisienne, Villes en parallèle, n° hors -série, Université de Paris X-Nanterre, laboratoire de géographie urbaine, 1991, 124p.
Isabelle Backouche, L'histoire urbaine en France (Moyen Âge - XX° siècle) guide bibliographique 1965-1996, Paris, L'Harmattan, 1998, 190p.
Catherine Bonvalet, Jacques Brun, Marion Segaud, Logement et habitat bibliographie commentée , Paris, La documentation française, 2000, 251p.
(24) Elle est consultable sur les sites des trois institutions à l'origine de cette enquête :
http : // www.ens-lsh.fr
http : // www.ville.gouv.fr
http : // histoire-sociale.univ-paris1.fr
(25)Sur les racines historiques de cette politique, Annie Fourcaut, " Les habits neufs des politiques de la ville depuis 1981 ", Vingtième siècle. Revue d'histoire, 64, octobre-décembre 1999, p.113-119.
(26)Michel Amiot, Contre l' État, les sociologues, Paris, Éditions de l' EHESS, 1985, Pierre Lassave, Les sociologues et la recherche urbaine dans la France contemporaine, Toulouse, Presses universitaires de Toulouse -le -Mirail, 1997
(27)Vincent Maroteaux, Archives de l'Équipement, état des versements aux Archives nationales au 31 décembre 1995, DAFAG/La Documentation française, 1996
(28) La banque de données informatisées sur les archives du logement (1945-1970) est consultable sur rendez-vous au Centre de Recherches sur l'Habitat (CRH UMR CNRS 7544 LOUEST), auprès de Jean-Claude Croizé, son responsable (Mél : jean-claude.croize@paris-ladefense.archi.fr)

 

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