Cheminots en grève ou la construction d'une identité (1848-2001)
Christian Chevandier
Paris, Maisonneuve & Larose, 2002, 320 p.



Les cheminots sont aujourd'hui considérés comme le groupe social le plus combatif et ils suscitent des représentations contradictoires qui mettent en avant un égoïsme impénitent tout comme un fort esprit de solidarité. Cette identité s'inscrit dans un temps long qui, des mouvements parisiens de 1848 aux grèves des roulants de 2001, est scandé par les grandes grèves de 1910 et de 1920, de multiples débrayages qui correspondent sous l'Occupation à l'engagement de la corporation dans la Résistance, ainsi que des conflits originaux et importants dans l'après-1968. Cette combativité n'est pas pour autant une donnée constante. Il n'y a pas eu de grève dans les chemins de fer de 1920 à 1942, et c'est même le refus des cheminots de se lancer dans le mouvement qui a empêché l'élargissement de la grève des postiers de l'automne 1974.
En mettant en perspective les conflits sociaux dans les chemins de fer du milieu du XIXe siècle à nos jours, cet ouvrage laisse percevoir les ressorts du mouvement social des cheminots par la prise en compte de tous ses aspects : syndicaux, technologiques, culturels, politiques, démographiques. L'importance accordée dans cette étude aux représentations et à l'imaginaire cheminot, relayés notamment par les productions cinématographiques, permet de comprendre comment se construit une identité de corporation combative.
L'utilisation inédite des archives de police (notamment celles des renseignements généraux) jusqu'en décembre 1998 permet d'étayer certaines hypothèses et de mieux appréhender comment des revendications récentes s'inscrivent dans une dynamique qui est celle d'un temps long. Ainsi, les grèves des cheminots contre les agressions dont ils sont victimes se situent dans la logique des mouvements de la corporation qui depuis les années 1960 donnent une place de premier plan aux revendications qualitatives. De même, les conflits de 1986 et 1995, surtout orientés vers la défense des retraites, évoquent celui de l'été 1953, mais ils correspondent surtout à la volonté de maintenir des éléments identitaires du monde cheminot. En s'appuyant sur l'histoire de la corporation, le monde des travailleurs du rail donne aux mouvements sociaux une fonction de sauvegarde de son identité.

Christian CHEVANDIER, maître de conférence en histoire contemporaine à l'Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre d'histoire sociale du XXe siècle (UMR CNRS-Paris1), préside la commission d'histoire sociale de l'AHICF. Spécialiste de l'histoire des identités professionnelles, il mène depuis plus de quinze ans des recherches sur les cheminots.