Lectures

 

Rossana Vaccaro a aimé....

Roberto Savinio, Gomorra : dans l’empire de la Camorra, Paris, Gallimard, 2008 (traduit de l’italien)

Roman-vérité, docu-fiction, enquête, témoignage, essai, l’ouvrage de R. Saviano ne se range pas facilement dans une catégorie : il est tout cela à la fois. N’en déplaise aux critiques littéraires qui, en Italie, n’ont pas manqué de s’interroger, cette question me paraît secondaire. Nous avons là un récit passionné et bouleversant, où une grande intensité narrative est mise au service d’une dénonciation documentée jusque dans les détails.
Savinio nous propose un véritable voyage au cœur de l’empire de l’une des plus puissantes « familles » de la Mafia : la Camorra. Rien ne nous est épargné des activités qui fondent cet empire, prostitution, trafics d’armes, d’hommes, d’organes, de drogue, de déchets toxiques. Ces derniers, en provenance de toute l’Europe, empoisonnent depuis des années les terres du Sud de l’Italie où ils sont enfouis illégalement. Que toutes ces activités soient connues ne freine en rien leur développement, grâce aux complicités et aux connivences à tous les niveaux de la société ou plutôt des sociétés. En effet, l’argent sale de ces trafics est recyclé dans des entreprises et des commerces fleurissant partout dans le monde.
L’empire de la Camorra est imposé d’abord en Campanie par une force « militaire » d’une extraordinaire férocité contre laquelle les « carabinieri » font figure d’impuissants fantoches, juste bons à essuyer les crachats de la population. La population de ces villes et villages est en effet, à différents titres, à la solde de la Camorra. Dépourvue de toute autre source de revenus, livrée aux règlements de compte entre les clans qui occasionnent de nombreuses victimes innocentes, dégâts collatéraux d’une guerre infinie, bref abandonnée à l’horreur dans l’indifférence générale, elle n’a pas d’autres choix.
Quand l’Italie réclame à la France l’extradition d’anciens terroristes qui ne terrorisent plus personne, elle prétend que son état est fondé sur le respect des droits fondamentaux, mais qu’en est-il de l’état de droit dans ces régions du Sud ? Comment peut-on abandonner à la mafia de véritables armées d’enfants-soldats qui dealent et tuent à partir de neuf ans ? Il arrive que ces enfants, victimes et bourreaux à la fois, partagent leur temps entre l’école de la République et l’école de la Camorra. Inutile de se demander laquelle des deux sera la plus « formatrice » et comment une quelconque parole humaniste pourrait, dans ces conditions, se frayer un chemin dans ces consciences.
Mais, que l’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas ici d’un phénomène local et folklorique, vieil héritage de la fameuse « question méridionale », née en même temps que l’Etat italien et jamais résolue depuis. Certes, tout cela se passe en Campanie sur les fameuses terres au seuil desquelles le Christ s’était arrêté, des terres que les intellectuels du Nord, en les découvrant dans les années cinquante, croyaient de bonne fois être restées en dehors de l’histoire. Certes, les chefs des clans sont de vraies caricatures de parrains de cinéma auxquels d’ailleurs ils s’inspirent en se faisant construire des villas hollywodiennes plantées au milieu de nulle part, sur des terres où il ne pousse plus rien. Mais le système mafieux qui prend racine ici est bel et bien dans l’histoire et il n’a pas attendu l’internet et la mondialisation pour dépasser les frontières et investir l’international. Il maîtrise mieux que bien des états les lois de l’économie et de la finance, brasse des sommes d’argent faramineuses et gangrène toutes les économies au niveau mondial.
L’idée qui se dégage de ce livre est que la Camorra n’est pas qu’une simple organisation criminelle, c’est un phénomène qui a grandi et s’est développé en s’adaptant avec un extraordinaire savoir faire aux lois du marché, à la structure même de la production des richesses, en allant en somme jusqu’au bout de la logique du capitalisme. Sans surprise, il bénéficie de l’indulgence complice qui aujourd’hui entoure dans le monde entier tout ce qui contribue à créer des profits.

Roberto Saviano a mis en jeu sa vie pour nous raconter tout cela, le moindre que l’on puisse faire est de lire son livre, partager sa détresse, mais également son espoir que seule la connaissance peut nous aider à résister au pire.