Lectures

 

Christophe Granger a aimé...

Henry Miller, Lire aux cabinets, Paris, éd. Allia, 2003.

–Aux chiottes les livres ! Dans ce tout petit bouquin, loge un vrai morceau de bravoure, dont l’accueil en 1957 avait été, disons, mitigé. C’est d’abord le plaisir d’un télescopage impie : celui des fonctions nobles et ignobles de l’homme (américain, blanc, des années 50), et des organes qui vont avec : intestin, côté pile ; cerveau, côté face. Ça donne ceci : pourquoi diable lit-on au « petit coin » ? Comment s’y prend-on (car l’opération, tout compte fait, n’a rien d’une évidence) ? Et puis, au fond, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?
Affaire de temps, à coup sûr, de paix, de tranquillité, tant qu’on voudra. Miller a, à ce sujet, des dialogues et des ruses à se pisser dessus. Mais il a beau faire : le problème reste entier. Une habitude, alors ? Soit. Mais bien curieuse, avouons. Pourquoi, tant qu’on « y » est, ne pas « chanter des gammes », potasser son espagnol (ah ! mais c’est encore lire), etc. ?
Non, se laisser aller, voilà toute l’affaire. Et c’est bien, pour Miller, tout le grotesque du monde tapi dans les water-closets : « Plus rien n’est simple de nos jours… Même le comportement instinctif apparaît aujourd’hui comme extrêmement complexe ». De l’art de lire aux cabinets, donc, considéré comme une fonction organique. On peut toujours s’étonner, douter, médire de ce voisinage expéditif. Reste ce qui fait l’essentiel : des pages, érudites, habiles, malignes à souhait, histoire de relire, par le petit bout de la lunette, la grande histoire des manières de lire.

 

Le Dossier Bertrand. Jeux d’histoire, de Philippe Artières, Anne-Emmanuelle Demartini, Dominique Kalifa, Stéphane Michonneau et Sylvain Venayre, Paris, Manuella éditions, 2008 (photos de Thomas Reverdy).

–Un jeu ? Et d’histoire, avec ça ! Voilà au moins de quoi susciter l’intérêt. Et puis bien davantage. Au départ, le matériel de jeu n’est pas énorme : un dossier d’archives tiré d’une brocante, cinq historiens de métier (quand même !), une paire de ciseau, un dé et une sonnette. Résultat, après quelques tours de piste (en Sorbonne, s’il vous plait !) : un montage textuel, curieux et trébuchant, inachevé aussi, quelque chose comme un cadavre exquis, et surtout, car là est bien l’essentiel, une leçon de méthode historienne à la sauce ludique.
Dans le dossier, constitué dans les années 30 pour les besoins d’une affaire judiciaire, une centaine de pièces. Dedans, l’histoire d’un homme longtemps sans histoire : Daniel Bertrand, banquier de son état, paisible petit notable de province, et père d’une fille, par qui, divorce, gendre indélicat et lettre calomnieuse aidant, le scandale pénètre la Maison. Voilà de quoi nouer l’intrigue. Dossier en main, nos historiens, chacun de leur côté, chacun à leur manière surtout, ont fait ce qu’ils savaient faire, ils ont lu, interrogé, documenté, interprété et mis en récit. Et puis vinrent les plaisirs, ceux de la mise en commun, ceux de la discordance aussi, et ceux du bricolage d’un récit à partir de ces textes soigneusement anonymés.
L’intérêt ? Saisir, en actes, les manières dissemblables de faire parler ce dossier et la multitude des histoires possibles (savoureuse est ici la « table des discordances »). Et surtout, se frotter à l’irréductible singularité des manières dont les historiens font l’histoire. Comment s’étonner, alors, d’y trouver un goût d’inachèvement ? Qu’importe, à vrai dire. Au curieux, ou à l’insatisfait, une suggestion : aller fouiner à son tour dans ce dossier-là, déposé sous clé dans une armoire, à la Sorbonne, rayon jeux d’histoire.

 

Jacques Bouveresse, Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, , Paris, Seuil, 2001.

Kraus (1874-1936), critique « visionnaire », comme on dit de ceux qui n’ont pas survécu à la pertinence de leur indignation, on le connaît surtout de réputation. C’est-à-dire mal et de travers. Et souvent pas beaucoup mieux son Flambeau (Die Fackel), revue férocement satirique et volontiers polémique, dont il est vite l’unique auteur, et dans laquelle, depuis Vienne, il articule l’une des premières grandes critiques du journalisme. Raison de plus pour suivre Jacques Bouveresse dans ce scrupuleux décorticage.
Pour Kraus, penché sur la physionomie inquiétante d’une époque, la presse, et la presse libérale en particulier, drapée dans les beaux habits de la moralité publique, s’en va, flatteries et dépendances sous le bras, assurer l’assomption des valeurs du marché. Comment ? Par la production du réel. Elle découpe l’événement, dispose à le comprendre et à le retenir comme ceci plutôt que comme cela. Façonne un mode d’intelligibilité du monde, qui plie à lui le langage, corrompt la morale, oriente les fonds de commerce intellectuels, celui d’un Heidegger, par exemple. –« C’est trop. Un satiriste peut fermer boutique quand la réalité lui fait une telle concurrence dans la malpropreté »…


 

Christophe Prochasson, L’Empire des émotions. Les historiens dans la mêlée, Paris, Demopolis, 2008.

Les historiens, c’est bien connu, ne font pas de sentiment. Tout au plus, ils travaillent dessus. Mais c’est tout… La belle évidence, à force d’être prise en défaut, avait de quoi mettre la puce à l’oreille : les historiens de métier n’ont pas échappé sans encombre au grand marché des émotions qui, réglant désormais la plupart des jeux et des enjeux publics, réduit toute l’intelligibilité du passé aux catégories d’appréciation du présent (disons au présentisme, ce qui fait toujours son petit effet). Ici ou là, par pans entiers, le nouvel évangile social des émotions, dont ils se croient libres, les porte à brosser l’histoire dans le sens compassionné du poil.
Des victimes silencieuses dressées en héros parlants, des communautés sans nombre en appelant à l’histoire comme morale humanitaire rétrospective, de la morale républicaine érigée en neutralisme politique : ce sont ces « dérives compassionnelles de l’historiographie actuelle » que scrute Prochasson.
Car enfin, passe encore que l’histoire, brave fille, prête à qui veut bien son nom et ses propriétés les mieux reconnues, le plus déplorable est bien que les historiens « savants » plient, et pas toujours sans le savoir, leur profession aux exigences sentimentales du temps*.

*Critique en bonne et due forme dans « Libérez les historiens libres » : http://espacestemps.net/document5873.html