Lectures

 

Françoise Blum a aimé....

Jacques Sémelin, Purifier et détruire : usages politiques des massacres et génocides, Seuil, 2005, 485 p.

Un très beau livre d'un politiste qui n'ignore rien des autres sciences sociales et n'hésite pas à convoquer la psychanalyse. Il s'agit de tenter de comprendre les mécanismes, économiques, sociaux et psychologiques qui sont à l'origine des massacres de masse. Au coeur du propos, le génocide nazi, la Bosnie et le Rwanda. L'ouvrage s'achève par une définition du génocide adaptée aux sciences sociales que d'aucuns ne manqueront pas de contester . A lire absolument en particulier pour ceux qui douteraient encore du bien fondé de l'analyse historique appliquée à l'horreur et, espérons-le de sa possible efficace. Et merci à Antoine Prost qui m'a conseillé ce beau livre!

 

Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé : de la Bible au sionisme, trad. de l'hébreu, Fayard, 2008, 446p.

Ce livre a suscité un débat fort houleux en Israël, alors qu'en France il est passé pratiquement inaperçu. C'est dommage car il s'agit là de la déconstruction minutieuse et érudite d'un mythe que le sionisme (entre autres) a nourri et continue à utiliser : celui du peuple-race. Loin des mythologies, c'est ici le caractère prosélyte du judaïsme qui est au coeur de l'analyse. L'analyse des réceptions de ce livre, en France et en Israël ne manquera certainement pas d'intérêt.

 

Pap Ndiaye, La condition noire : essai sur une minorité française, Calmann-Lévy, 2008, 435 p.

Ce livre pourrait aussi s'appeler "Prolégomènes à une histoire des noirs de France". Avec une honnêteté et une rigueur intellectuelle remarquable, Pap Ndiaye jette une pierre de plus dans le jardin d'un universalisme abstrait qui a masqué les discriminations. Sa culture américaine lui permet une très éclairante mise en perspective. Et comme il le dit en substance, la lutte contre les discriminations (et donc leur analyse) est le détour obligé qui permettra de revenir à l'universel.

 

Emmanuelle Saada, Les enfants de la colonie : les métis de l'Empire français entre sujétion et citoyenneté, La Découverte, 2007, 334 p.

Emmanuelle Saada, en s'appuyant surtout sur le cas indochinois, montre comment l'Empire a fabriqué la "race", selon une "One drop rule" inversée : est Français celui ou celle qui a une goutte de sang français. Au-delà des peurs et de la haine suscitée par cette catégorie "d'hybrides", un droit s'est construit à propos du métissage. Ce livre prouve une fois de plus à quel point l'histoire de la métropole et celle d'un Empire laboratoire sont indissociablement liées.

 

Paul Veyne, Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, 2008

Un titre un peu convenu pour un livre qui ne l'est pas du tout. Paul Veyne rend hommage à celui qui fut son ami en nous offrant une lecture lumineuse et empathique de son oeuvre. Comme quoi l'humaniste qu'est Paul Veyne peut admirablement comprendre et aimer un grand sceptique qui douta de toute vérité immanente ou transcendante.

 

Karl Kraus, Les derniers jours de l'humanité, Agone, 2005

Pour la première fois en français paraît la version intégrale de la pièce du célèbre publiciste viennois, Karl Kraus. Journaliste , étonnant pacifiste de la toute première heure, conférencier hors pair qui sut attirer le "Tout-Vienne", Karl Kraus -à qui rendirent hommage notamment Sperber, Canetti ou Koestler- laissa l'image forte d'une figure libre, hostile à tous les conformismes et en particulier à celui des bellicistes. Ni l'Eglise, ni l'Armée, ni l'Empereur, ni l'homme de la rue ne sont épargnés dans ce chef d'oeuvre baroque et grinçant, commencé dès la première année de guerre et dont on ne trouve l'équivalent, du moins à ma connaissance, chez aucun autre belligérant.

 

Serge Gruzinski, Quelle heure est-il là-bas? Amérique et Islam à l'orée des temps modernes, Seuil, 2008.

Ce livre est fascinant parce qu'il parle, à travers l'analyse de deux textes -produit l'un par un imprimeur installé en Amérique Espagnole et l'autre par un lettré anonyme d'Istambul- non seulement de regards croisés mais de l'émergence, bien avant que se banalise le concept de globalisation, d'une conscience monde. Il parle aussi de la soif de connaissances et de la conscience d'une commune humanité. Il s'inscrit ainsi, en un sens, à l'opposé de tous les particularismes, replis et frilosités diverses. Il continue les problématiques du très beau livre qu'est La pensée métisse (Fayard, 1999) où le même Serge Grusinski nous démontrait magistralement, à travers sa grande connaissance de l'Amérique espagnole, qu'une culture, même quand elle est dominée, ne meurt pas mais enrichit le patrimoine commun de l'humanité via des processus complexes de métissage.

Nathan Wachtel, La Logique des bûchers,Seuil, 2009.

C’est un livre magnifique, qui se lit comme un roman policier, et ce parce qu’il enchaîne les histoires policières, au sens d’histoires de police, la police en question étant celle de l’Inquisition. Se croisent et se tissent les destinées de ceux, mères, pères, femmes, maris, enfants qui se retrouvent dans les geôles des Inquisitions Ibériques, et dont les archives ont scrupuleusement gardé les minutes des procès. Ils sont soupçonnés de pratiques judaïques, et contraints dans de dérisoires stratégies de défense à dénoncer les êtres qui leur sont les plus chers, cette dénonciation étant perçue comme la preuve ultime, pour ne pas dire la seule preuve, du repentir. Et à travers ces portraits croisés, on comprend, plus que par n’importe quel discours théorique, le fonctionnement d’une formidable machine à produire des aveux, d’une machine dont l’auteur nous amène , magistralement et inéluctablement à reconnaître que : « …plusieurs de ces éléments (bureaucratie tentaculaire, expansion coloniale, antisémitisme devenu racial, projet d’élimination du sang juif, rationalité policière tec) remontent au moins au XVI siècle, et que, si aucun d’eux ne peut à lui seul être qualifié de totalitaire, en revanche leur ensemble a bel et bien cristallisé dans les monarchies ibériques, pour former le système inquisitorial, dont les composantes et leur combinaison correspondent ainsi à celles d’un « système totalitaire » en un sens arendtien ».