Les fréquentations militantes

Les littératures sur l'action collective et sur le militantisme ont, depuis longtemps, relevé l'importance de la sociabilité La sociologie de la mobilisation s'est, de fait, attachée à la sociabilité tout d'abord en tant que support structurel aux mouvements sociaux. Cet aspect, largement mis en valeur dans la théorie de la mobilisation des ressources, n'est, en un sens, guère nouveau. En France, c'est à partir des années 50 que l'on a (re-)découvert l'importance de la multiplicité des interactions entre membres d'un même parti, d'un même syndicat, pour expliquer l'intégration des individus dans des " constellations " partisanes.

Notamment, l'analyse de la structuration (et la déstructuration), de la société communiste (" contre-société " disait Annie Kriegel) est inséparable des recherches menées sur les relations indissociablement politiques, syndicales, professionnelles, associatives, amicales et familiales qui unissent nombre de ses militants et sympathisants, formant un réseau social particulièrement dense et homogène. De manière plus générale, la densité des réseaux de relations et des " cercles sociaux " a été ainsi souvent analysée comme une pré-condition de l'action collective. Mais la sociabilité militante, parfois décrite " de l'intérieur ", a également été analysée sous l'angle de l'intégration sociale qu'elle assure: émotions partagées des pratiques ordinaires du militantisme, partage des moments forts de la vie personnelle heureux ou malheureux (union, deuil, obsèques), chaleur amicale des réunions, des sorties champêtres de la première moitié du siècle ou des " pots ", camaraderie qui accompagne les collages d'affiches ou les distributions de tracts, etc. sont autant d'éléments de " rétributions " du militantisme qui concourent à la pérennité des engagements.
Les critiques concernant les recherches effectuées sur les rapports entre sociabilité et militantisme, qu'elles aient été menées dans le cadre des théories de l'action collective ou à partir de la notion de " capital social ", ont souvent souligné les carences des travaux existants: si l'on s'accorde sur le fait que les réseaux sociaux jouent un rôle incontestable dans l'engagement, on ne sait toujours pas quelles sont les dimensions du contexte relationnel qui influencent ce processus. De même, les travaux consacrés à la sociabilité militante ou celle née à la faveur d'un engagement collectif ont échoué à spécifier la nature de ce lien et à le différencier d'autres formes relationnelles, comme, par exemple, l'amitié. L'amitié masculine (celle du service d'ordre; du sport ouvrier), l'amitié féminine (la sororité féministe; la cohésion des organisations de femmes chrétiennes), l'amitié qui transgresse les rôles sexués dont un des exemples est donné par le militantisme issu des Auberges de jeunesse.
La journée d'études se donne pour objectif, à travers des communications d'historiens, de sociologues et de politistes, d'éclairer ces deux aspects de manière comparative. Un premier axe d'interrogation cherchera à explorer la possibilité d'identifier des correspondances entre certains types de sociabilités et certains types d'engagements. On s'attachera ainsi à examiner l'hypothèse d'une corrélation entre des formes de sociabilité (aux réseaux plus ou moins denses, plus ou moins inter-reliés, plus ou moins sectorisés) ou des natures de réseaux (plutôt amicaux ou plutôt familiaux ou encore plus marquées par les relations professionnelles) et les objets, les intensités et les stabilités de différents types d'engagement. Cette perspective permettrait alors de dessiner des modèles de militantisme à partir de la sociabilité.
Un deuxième axe consistera à s'interroger sur la façon dont est construite de manière différentielle la relation militante au sein des différents cercles de sociabilité, et la façon dont cette relation est plus ou moins susceptible de configurer une identité stable. En particulier, on cherchera à examiner le degré de continuité ou au contraire de fermeture réciproque entre les relations militantes et les autres liens des réseaux individuels. Cette question permettra de saisir la façon dont l'engagement politique peut se révéler en tension ou, au contraire, en cohérence avec les autres formes de liens entretenus par les personnes. Ces tensions peuvent à leur tour se révéler les sources de dissonances, à tout le moins d'inconfort identitaire, au principe d'une fragilité plus grande des engagements; à l'inverse, ces cohérences peuvent permettre une consolidation et une stabilisation des choix militants.
Le dernier axe d'interrogation devra s'attacher à l'analyse des pratiques associées aux sociabilités militantes. Si l'on sait, depuis les travaux sur la sociabilité amicale, de voisinage ou les relations de parenté en quoi consistent les échanges et ce qui s'échange dans ce type de sociabilité, il n'en va pas de même, hormis ce que nous apprennent les récits ou les témoignages, dans la sociabilité militante. Ce questionnement doit nous permettre d'intégrer dans l'analyse la pluralité des modes de relations et des formes d'intérêts liant les personnes, et donc de prendre en compte le fait que les acteurs ne sont pas uniquement liés par l'objet de l'association ou de la mobilisation qui les réunit.


Contact: Claude Pennetier, Centre d'histoire sociale du xxe siècle, 9, rue Malher, F-75181 Paris cedex 04; e.mail: pennetier@wanadoo.fr